Quoi de plus éloigné de la recherche scientifique que le culturisme ?
Le chercheur passe l’essentiel de son temps dans un laboratoire, à pousser son esprit aux limites, dans le but d’étendre ses connaissances, tandis que le culturiste passe l’essentiel de son temps dans une salle de gym, à pousser son corps aux limites, dans le but de développer sa musculature.
Pour le dire simplement, l’un est tout en muscles, tandis que l’autre est tout en matière grise.
Pourtant, dans cet article, je me propose de vous démontrer que la recherche scientifique a connu, au cours des dernières décennies, une évolution similaire à celle du culturisme il y a un peu plus d’un siècle.
Des hommes forts aux hommes… beaux ?
Nous sommes au tournant des 19ème et 20ème siècles et un certain Eugen Sandow conçoit l’idée de développer la musculature humaine de manière à dépasser la simple démonstration de force pour la remplacer par un idéal de beauté.
Ce faisant, il invente le culturisme.
Au départ pourtant, Eugen Sandow faisait partie d’une tradition sportive dite de « l’homme fort », mais sa démarche consista précisément à s’abstraire de la fonction première du muscle, à savoir effectuer un mouvement utile par ailleurs (marcher, courir, soulever, lancer, etc.) pour lui préférer avant tout une fonction esthétique. Cette idée lui vint de sa fascination pour les statues grecs et romaines qui avaient peuplé son enfance en Italie, même si ces statues représentaient en fait des athlètes en pleine action.
De sa conception à aujourd’hui, le culturisme n’a fait que creuser cette même veine,1 au point que certains culturistes semblent aujourd’hui avoir du mal à marcher normalement ou à accomplir certains gestes de la vie quotidienne (comme se gratter le dos, par exemple). Leur mobilité se trouve en effet entravée par une musculature qui n’a d’autre but que d’être admirée. Pour le dire autrement, le culturisme moderne illustre parfaitement la suprématie de la forme sur la fonction, de l’esthétique sur l’utilité.
Avant le culturisme, il était entendu que le développement musculaire était un effet de bord d’une activité physique soutenue. De ce fait, « mesurer » un muscle (sa taille, sa forme, son emplacement) n’avait que peu intérêt puisque pour évaluer sa « valeur », le meilleur moyen était d’observer son utilité dans une des activités physiques précédemment citées.
À noter qu’au départ, Sandow avait probablement conscience que l’aspect esthétique d’une musculature était en lien avec de vraies activités physiques puisqu’il puisait son inspiration dans des statues représentant des athlètes de l’antiquité, comme le discobole. Pourtant, le culturisme a rompu ce lien depuis longtemps : la mesure esthétique du muscle est aujourd’hui le seul critère d’évaluation de cette discipline. D’une certaine façon, la mesure s’est substituée à ce qu’elle était censée évaluer : une performance athlétique.
De manière prévisible, cette évolution a conduit à des dérives, telles que l’absorption de produits dangereux pour la santé, comme les stéroïdes anabolisants, dans le seul but d’accélérer et d’amplifier la prise de masse musculaire. C’est une des conséquences bien connues du principe de Goodhart qui stipule que dès qu’une mesure devient un objectif en soi, elle cesse d’être une bonne mesure.
Ou pour le dire autrement, dès que la façon de mesurer est connue, il se trouve toujours des petits malins pour dénicher des raccourcis permettant d’optimiser la mesure, même si celle-ci ne reflète plus l’intention de départ.
Nature de la science ou science de la nature ?
Suivant une tendance similaire, on a vu ces dernières décennies un déplacement de la publication scientifique comme vecteur de diffusion de nouvelles connaissances, à la publication scientifique comme but en soi. Autrement dit, la publication scientifique, qui n’était au départ qu’un moyen, s’est substitué à l’objectif initial et désormais, c’est la publication elle-même qui est au centre et son contenu n’a finalement qu’une importance secondaire.
Ainsi, dans nombre de contextes, tels que les rankings des chercheurs et des institutions académiques, l’obtention des fonds de recherche, ou d’un poste académique, ou encore d’une promotion, le nombre de publications et de leur citations est devenu la mesure canonique de la valeur d’une recherche, au détriment de sa pertinence, de son originalité, ou de son utilité en dehors du monde académique.
À tel point que certains comités de promotion ou d’octroi de fonds de recherche ne lisent même plus le contenu des articles scientifiques des candidats, mais se contentent de mesures statistiques tels que le h-index par exemple. Ce faisant, une partie croissante de la communauté scientifique semble avoir oublié que la meilleure manière d’évaluer une recherche et la portée de ses contributions, c’est encore de lire les articles scientifiques qui la décrivent.
D’une certaine manière, de même que le culturiste fait du « body building » tout au long de sa « carrière », en peaufinant le look de ses muscles les plus photogéniques, le chercheur aujourd’hui fait du « resume building » en s’assurant bien que ses publications adhèrent aux tendances les plus en vogue du moment. Avec la vague montante de l’IA par exemple, on a vu déferler des articles de recherche pimentés de machine learning dans à peu près tous les domaines.
Là encore, des dérives dangereuses pour l’avenir de la recherche se multiplient. Ainsi, moins un article est disruptif, et au contraire plus il est aligné sur ce que la communauté pense et a déjà publié, en citant abondamment les recherches précédentes, plus l’article a des chances d’être accepté et publié. Et avec l’avènement des LLMs et leur capacité de rédaction hors du commun, un peu comme avec les anabolisants en culturisme, on est passé à la vitesse supérieure puisque non seulement on écrit les papiers avec l’IA mais on peut les résumer, les reviewers et créer des bibliographies (related work) avec elle, même s’il est vrai que le phénomène des références hallucinées devient de plus en plus un problème flagrant.
Une lueur d’espoir ?
Face à ce constat, on peut se demander si la recherche scientifique ne va pas s’échouer dans le cimetière du « Dead Internet », comme d’autres types de contenu jadis créés et consommés par et pour les humains seraient supposés l’avoir déjà fait. Pour rappel, selon cette théorie, l’essentiel du contenu disponible sur Internet est désormais échangé entre des entités basées sur l’intelligence artificielle plutôt qu’entre des humains.
Si on revient au culturisme et qu’on pousse un peu plus loin l’analogie, il reste peut-être une lueur d’espoir : en réaction au développement d’une pratique du fitness hyper-standardisé et dépourvu d’âme, une tendance a émergé au début du 21ème siècle, à savoir le street workout.
Bien que sa popularité ait explosé à partir des années 2020 en partie due au confinement du COVID-19, sa renaissance au début des années 2000 est née de la volonté de réaliser des prouesses physiques (souvent assimilées à des exploits surhumains) comme le drapeau humain ou le levier avant et arrière, par exemple, plutôt que la volonté de satisfaire un plaisir purement esthétique et narcissique.
Par analogie, on peut espérer que notre curiosité et notre besoin d’élaborer de nouvelles idées, deux traits profondément humains, finiront par nous forcer à remettre profondément en question le modèle de la recherche actuelle, devenu lui-aussi hyper-standardisé, s’appuyant de plus en plus sur l’IA, et privilégiant la quantité plutôt que la qualité.
- Sans jeu de mots avec les veines souvent saillantes des culturistes actuels. ↩︎


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